Dialoguer avec soi-même pour se rencontrer une pratique philosophique

Qui suis-je ?

C’est la question par laquelle on naît à la philosophie. Que l’on soit un enfant plein de vie ou un vieillard moribond, au moment où la question de l’être éclot en nous, un chemin se dévoile vers les sommets escarpés de la connaissance de soi. Alors, quelle n’est pas notre surprise ! Ce monde intérieur que l’on croyait connaître se révèle à la fois comme la jungle la plus inextricable et le désert le plus silencieux…

Qui nous habite vraiment ?

Lorsque la conscience se déploie en l’homme, elle y découvre une multiplicité « d’existences autonomes ». Parmi ces « créatures » qui vivent en nous, il y a les émotions et pensées tapageuses dont nous pouvons aisément prendre conscience, et aussi les émotions et pensées subtiles qui restent cachées dans le subconscient. 

Une observation profonde de notre intériorité permet de comprendre que les sensations, les humeurs et les passions qui nous animent sont, en quelque sorte, « extérieures » à nous-mêmes : elles ne sont pas nous, nous ne sommes pas elles ; elles ne nous appartiennent pas plus que nous ne leur appartenons. 

Notre monde intérieur : une jungle ?

Dans cette jungle étrange, les mécanismes physiologiques sont comme un terreau qui constitue le sol ; les flux d’énergie sont comme les arbres qui relient la terre et le ciel ; les émotions sont comme des animaux qui courent de branches en branches ; et les pensées sont comme des indigènes construisant leurs huttes ici et là dans les clairières, dessinant sur leurs corps et sur de grosses pierres près des ruisseaux de drôles de figures géométriques.

L’identité d’un homme ne devrait être assimilée ni à son corps, ni à ses énergies, ni à ses émotions ni même à ses pensées. La philosophie nous enseigne que l’identité d’un homme se situe au-delà de cette « jungle », dans la conscience elle-même.

Notre monde intérieur : un désert ?

Lorsque la conscience, par quelque miracle de la volonté, parvient à chasser un instant ces existences extérieures et autonomes qui l’agitent, elle se retrouve au milieu d’un vide. Découvrant sa solitude, elle peut enfin prêter l’oreille à sa propre voix. C’est seulement ainsi, en écoutant la voix de sa propre conscience, qu’un homme peut trouver un sens à son existence. Allongé sur l’immensité des sables, il tourne enfin les yeux vers la voûte céleste illuminée d’étoiles.

La rencontre avec soi

Ce moment magique de la rencontre d’un homme avec lui-même est à la base du travail philosophique qui consiste à harmoniser les différentes composantes de sa vie pour les relier aux finalités de son être le plus profond. C’est tout l’objet du dialogue socratique de provoquer cette rencontre. Le dialogue socratique, par le jeu des questions et des réponses, ouvre des brèches entre les sombres ramures du psychisme d’un homme afin que souffle au cœur de la jungle le vent du désert.

Prendre de la hauteur 

Le mental qui génère les pensées du quotidien s’illusionne quand il se croit être son propre maître. La plus simple méditation suffit à montrer que les pensées en nous vont et viennent à leur gré, et que cette constante rêverie nous empêche d’être véritablement conscients.

Le mental est comme cet indigène de la jungle qui fraye confusément son chemin à travers une végétation dense ; il se prend les pieds dans les racines des arbres, se blesse au sol en tombant, tandis que le singe hurleur de l’émotion, dressé sur son épaule, fait tout le bruit qu’il peut pour le détourner de sa route.

En se livrant à un dialogue socratique, le « mental-indigène » est invité à prendre de la hauteur. Le but de l’exercice est d’identifier les mécanismes internes qui l’entravent dans le développement d’une pensée claire. Dernière chaque chose dite se cache toujours une multitude d’affects qui engendrent de la confusion. En prendre conscience permet de se corriger et d’évoluer. C’est ce que visent les questions perturbantes de Socrate.

Apprendre à résoudre les contradictions

Nous sommes tous pétris de contradictions. En nous peuvent exister une idée et son contraire sans que cela nous choque le moins du monde. Dans la jungle intérieure, ces idées paradoxales, habitant dans deux clairières séparées, sont comme ignorantes l’une de l’autre.

Par le dialogue, en remontant des effets aux causes, en évaluant la cohérence des pensées et des actes, il s’agit de tracer les sentiers qui permettent aux « clairières » de communiquer. Des échanges se créent, et, naturellement, les mensonges isolés et les fausses opinions disparaissent. Cela s’appelle « résoudre les contradictions ». Par la communication, par le dialogue.

Dialoguer avec soi pour pouvoir dialoguer avec l’autre

Le fin mot de l’histoire, c’est que ce mécanisme de partage qui se développe à l’échelle d’un individu peut aussi se réaliser à l’échelle d’une société. La séparativité nous rend sourds les uns aux autres ; ne nous comprenant plus, c’est la violence qui finit par régler les rapports entre les hommes. Apprendre à dialoguer avec soi-même apparaît donc comme le préambule indispensable d’un apprentissage du dialogue avec l’autre. Si nos sociétés modernes ressemblent de plus en plus à des jungles où règnent la loi du plus fort, c’est d’abord que la jungle a pris le pouvoir en nous-mêmes ; sa cacophonie couvre le silence du désert – ce désert propice à l’expérience mystique de la rencontre avec soi. Sachons gré à Socrate de nous avoir transmis cet art du dialogue qui nous rappelle à nos déserts !

©FDNA

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