Eduquer la jeunesse, un parcours mortel ?

Notre société déstabilisée semble n’offrir à la jeunesse que l’incertitude de l’avenir à laquelle s’ajoutent les pièges mortels de notre civilisation post moderne. Quelles clés l’approche philosophique nous procure-t-elle pour répondre aux véritables besoins éducatifs aujourd’hui ?

L’avenir se résume-t-il à l’inquiétude ?

Inquiétude devant la vie qui attend les enfants. Incertitude quant à l’attitude à adopter à leur égard. Remise en cause de l’école. Sentiment d’impuissance et, pour certains, de déréliction devant l’ampleur des difficultés… Question cruciale que celle des besoins et des enjeux éducatifs dans le monde d’aujourd’hui, pour tous ceux que concernent le présent et l’avenir des jeunes générations.

 Point de catastrophisme ! Après un état des lieux – sombre, il est vrai –nous serons à même d’établir un diagnostic et ainsi la réponse que nous pouvons contribuer à y apporter.

Menaces sur notre civilisation occidentale

Les civilisations suivent le même parcours que les individus : elles naissent, grandissent, connaissent un moment d’apogée, vieillissent et meurent. Il suffit, pour le vérifier, d’un simple coup d’œil à travers l’histoire, sur les nombreuses civilisations qu’a connues l’humanité et dont des vestiges, plus ou moins importants, s’offrent encore à nos regards à travers toute la planète : civilisations amérindienne, mésopotamienne, égyptienne, grecque, romaine, pour n’en citer que quelques unes…

Hommes et femmes du XXIe siècle, c’est ce que nous sommes en train de vivre : la fin, non pas du monde mais d’une civilisation, celle qui, issue de la chute de l’Empire romain et du Moyen-Âge qui a suivi, est née, entre autres, de la Renaissance, des lumières du XVIIIe, du développement de la science au XIXe et au XXe siècles. Une civilisation, la nôtre, la civilisation occidentale.

Nous avons perdu nos rêves

Lorsque vieillit et décline une civilisation, s’installent la décadence et l’effondrement de sa finalité, de ses valeurs et de ce qui constituait son ossature et sa cohérence et cimentait la cohésion de ses membres.

Nous vivons dans un monde en déconstruction dans lequel nous constatons et vivons la perte de tout ce qui permet à une civilisation de fleurir : perte de repères ; de valeurs ; de consensus social ; d’autorité et de confiance dans les institutions ; de modèles ; d’une vision partagée de l’homme et du monde qui stimule, fasse rêver, mobilise et incite un groupe humain à se dépasser, individuellement et collectivement, au service d’une finalité commune.

Nous ne nous étendrons pas plus sur le sujet, désormais largement diagnostiqué.

Des pièges mortels pour la jeunesse

Face à cet état de choses, les pièges qui menacent la jeunesse d’aujourd’hui sont nombreux, comme nous pouvons le constater chaque jour autour de nous :

  • L’individualisme exacerbé : chacun pour soi. Survivre à n’importe quel prix.
  • Le fondamentalisme : refuge dans des groupes passéistes et exclusivistes, voire extrémistes, fanatiques, violents et y compris terroristes, dont on sait l’attraction exercée sur les jeunes désarmés et désorientés.
  • Le matérialisme : auquel aucun de nous ou presque n’échappe dans sa manifestation la plus généralisée, la société de consommation. Toujours plus !
  • Les drogues et paradis artificiels.
  • Le refuge dans le virtuel : numérique, jeux vidéo… Certains jeunes en meurent ! Cela est également vrai au niveau international depuis que nous vivons dans un monde soumis à la tyrannie de la finance, depuis que l’argent, lui aussi virtuel, outil fabuleux destiné à faciliter l’échange, est devenu finalité ultime.
  • La déshumanisation : mécanisation du monde du travail où l’homme, vidé de son humanité, interdit de relations humaines, est transformé en machine et en objet jetable, comme en sont témoins les burn out et les suicides au travail, devenus banals.
  • Le suicide.

Et si l’on retrouvait la transcendance ?

À l’examen de ce qui précède, il apparaît clairement que ce qui est en jeu tourne autour de la transcendance :

  • Ce qui concerne le monde en déconstruction met en évidence une perte générale de transcendance. Le désenchantement du monde a facilité l’éclosion des paradis artificiels, qu’ils soient technologiques, virtuels, fondamentalistes ou addictifs.
  • Tous ces pièges, qui attirent les jeunes (et beaucoup de moins jeunes), mettent en évidence le besoin irrépressible de transcendance inscrit profondément dans l’être humain. Ces mirages sont des propositions dévoyées qui prospèrent sur cette aspiration inhérente à l’homme.

Une impulsion intérieure irrésistible

Le mot transcendance peut faire peur. À juste titre, puisque c’est au nom d’une transcendance – fallacieuse – que les totalitarismes du XXe siècle ont trompé des millions de personnes de bonne volonté et en ont également tué des millions.

Où aller chercher pour comprendre ce qu’est vraiment la transcendance ? Là où elle est, visible par tous, dans la nature.

Le gland, destiné à devenir chêne, a-t-il la moindre idée de ce que peut être un chêne ? Le pépin, destiné à devenir pommier, de ce qu’est un pommier ? Le têtard, destiné à devenir grenouille, de ce qu’est une grenouille ? La chenille, destinée à devenir papillon, de ce qu’est un papillon ? Pourquoi en irait-il autrement de l’être humain ? Le nouveau-né a-t-il la moindre notion de ce qu’est un adulte et de l’adulte que lui-même peut devenir ?

L’être humain est aujourd’hui un être imparfait mais qui sait ce qu’il est appelé à devenir ? Ni le gland, ni le pépin, ni le têtard, ni le nouveau-né ne savent ce qui les attend mais tous sont habités par une impulsion intérieure irrésistible qui les pousse à devenir ce à quoi ils sont appelés.

Nous pouvons choisir notre évolution

Cependant, il y a une différence fondamentale entre les règnes végétal et animal et le règne humain : chez les premiers, la nature seule fait tout le travail. Sauf circonstances contraires – et il y en a beaucoup – le gland deviendra chêne, la chenille deviendra papillon, etc. Chez l’être humain, doté de conscience individuelle et d’une intelligence qui lui permet de choisir, cette évolution, qui est une loi de la nature, ne peut se faire sans sa collaboration consciente et active. Et cette possibilité fait qu’il peut se perdre dans des voies sans issue. C’est ce dont il est actuellement menacé, en cette fin de civilisation où les forces destructrices sont à l’œuvre.

Renaitre de nos cendres

La philosophie, qui est la quête du sens et d’un sens fidèle à la nature profonde de l’être humain, peut nous aider à forger une vision de l’être humain et du monde qui, sans être nouvelle, ait une forme adaptée aux besoins de l’époque et du monde actuel et nous permette donc de réintroduire la transcendance dans l’éducation.

On sent partout cette quête dans les très nombreuses tentatives, partout dans le monde, pour édifier et participer à cette nouvelle relation avec la nature, l’humanité et nous-mêmes, dont nous avons besoin : prémices d’une nouvelle civilisation qui, toujours, naît des cendres de celle qui finit.

 

Marie-Françoise TOURET

Ex-enseignante, elle associe réflexion philosophique et pratique éducative pour tenter de répondre aux besoins actuels.

 

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