Réenchanter le monde, devenir soi-même

Qui aujourd’hui ne rêve pas de réenchanter sa vie dans un monde désenchanté ? De la redessiner à sa mesure, dans un contexte de crise où l’on se sent souvent empêché, à l’étroit dans ses envies, bloqué en plein élan par le manque de perspectives.

Un défi pour le XXIe siècle ?

 

LES QUATRES PHASES DU DESENCHANTEMENT DU MONDE

 C’est le désenchantement du monde qui a permis la maîtrise technique, la connaissance scientifique mais nous a aussi conduit à l’exploitation économique avec la perte de perspectives actuelle. Comment sommes-nous arrivés à cette situation ? Par un déroulement qui s’est réalisé en quatre phases, lesquelles ont construit la pensée contemporaine.

 

1° La mort de la nature

La première phase a été constatée par le sociologue allemand Max Weber (1864 -1920), au début du XXe siècle. Il émettra une hypothèse paradoxale : «Le judéo-christianisme a en réalité préparé un monde sécularisé  par les hommes. Chez les Grecs et les Romains, comme chez tous les peuples de l’Antiquité, la nature toute entière est sacrée, les bois et les rivières, les sources et les astres» (1).

La désacralisation de la nature qui se fera progressivement, jusqu’à la Modernité, par laquelle les composants de la nature deviennent des objets inertes, ouvre la voie à une exploitation sans réflexion de la nature qui devient à notre disposition et que nous pouvons et devons dominer.

 

2° La mort de l’art

La deuxième phase est présentée par le philosophe allemand Hegel. En 1800, il alerte ses contemporains en annonçant «la mort de l’art» ou plutôt, sa dissolution. En clôturant son livre Esthétique ou philosophie de l’art (2), il explique, non pas qu’il n’y aura plus personne pour dessiner ou composer, mais que l’art a fait son temps, en ce sens qu’il n’est plus au centre de notre culture, que ce n’est plus lui qui fournit les valeurs d’existence. «L’art n’apporte plus aux besoins spirituels cette satisfaction que des époques et des nations du passé y ont cherché  et n’ont trouvé qu’en lui […]. L’art est et reste pour nous, quant à sa destination la plus haute, quelque chose de révolu. Il a, de ce fait, perdu aussi pour nous sa vérité et sa vie authentique» (3).

Les valeurs sacrées, spirituelles ou religieuses n’étant plus source de l’art, nous explique-t-il, sont remplacées par les valeurs pratiques : économie, travail, loisir… L’art se réfugie alors dans la voie du formalisme et du subjectivisme.

Ce détail est significatif dans la progression du désenchantement du monde déjà au XIXe siècle, puisqu’un des éléments constitutifs qui a bâti la conscience humaine fut l’intégration de la mort à la vie par les rites funéraires et leur expression à travers la naissance de l’art et de la symbolisation.

La dissolution de l’art conduit inexorablement à masquer la mort, à évacuer sa présence et sa réalité dans le monde des vivants et à créer une frontière entre le visible et l’invisible, en marginalisant la mort. C’est une manière infantile de la nier.

 

3° La mort de Dieu

La troisième phase est annoncée par le philosophe Nietzsche qui constatant à son époque - à la fin du XIXe siècle -, le désenchantement du monde, tire les conséquences les plus radicales : la mort de Dieu. «Dieu est mort»  ne signifie pas que personne ne croit plus en Dieu, cela ne signifie même pas qu’il n’y a pas ou qu’il n’y aura plus de religions. Cela indique que les valeurs sur lesquelles désormais repose notre culture ne sont plus des valeurs religieuses ou spirituelles. Nietzsche appellera nihilisme (de nihil en latin : rien) l’état de la civilisation dans laquelle la vitalité est tombée à un niveau si bas que les hommes n’ont même plus la force de forger de valeurs nouvelles d’existence à la place délaissée des valeurs anciennes. Le nihilisme est considéré par Nietzsche comme un symptôme ou un diagnostique mais aussi une menace. Il désigne l’état actuel ou possible d’une humanité qui n’aurait plus la force de croire en quelque chose, à l’exception de la recherche de son propre bonheur personnel, ce qui aux yeux de Nietzsche correspond à un état d’absolue impuissance que de faire du bonheur égoïste le seul ressort de sa vie.

Nietzsche constate que l’homme «n’a plus supporté ce gênant témoin de sa propre médiocrité». Le nihilisme désigne la dévalorisation des valeurs, c’est-à-dire leur perte d’autorité régulatrice. «Le nihilisme ne doit pas être rapporté à des causes extérieures : il est tout au contraire, le développement d’un processus – d’un mouvement d’autosuppression – propre à la mise en place de certaines valeurs, ayant pour particularité de nier les déterminations fondamentales de la vie et de la réalité» (4).

 

4° La mort du mythe du progrès

La quatrième phase est la mort de la religion de la croissance indéfinie et du mythe du progrès. Pour l’économiste français Daniel Cohen, nous vivons aujourd’hui une nouvelle révolution industrielle liée à la technologie. Mais, contrairement à la précédente, elle ne produit pas de croissance. La croissance étant la religion du monde moderne, associée au mythe du progrès, si elle venait à disparaître durablement, ce serait pour le fonctionnement de notre société « comme une deuxième mort de Dieu » (5).

Nous sommes devant une profonde transformation structurelle dans notre manière de produire et de concevoir les biens. Les modèles économiques matérialistes, issus des derniers siècles, arrivent à leur épuisement. Et nous voyons poindre dans cette époque «trans-moderne», de nouveaux modèles alternatifs qui se relient davantage aux cycles de la nature et aux valeurs humaines de solidarité et de partage.

C’est le choix d’avoir placé au centre de la société les questions pratiques, formelles, matérielles, immédiates et gérées par la seule raison qui a produit le désenchantement du monde.

 

Le manque de perspectives apporté par les modèles issus du désenchantement du monde, suscite des éléments de réflexion pour élaborer une transition vers d’autres modèles de civilisation qui passent par le reenchantement du monde.

À l’intérieur d’un cycle qui finit, un nouveau cycle est en train de naître. La situation est inconfortable parce que les deux maillons des cycles se frottent l’un dans l’autre.

 

LE REENCHANTEMENT DU MONDE

 

Une prise de conscience individuelle

Et si la sortie du tunnel dépendait de chacun d’entre nous ? Au lieu de tout attendre de l’entreprise, de l’État ou des autres, que se passe-t-il si l’on mise sur l’autonomie et l’émancipation ? Ceci nous amène à nous poser la question : comment changer notre regard sur le monde et sur nous-mêmes pour vivifier et renouveler le cours de nos existences ?

 

Le réenchantement du monde passe par un effort d’élargissement de conscience individuel pour devenir ensuite collectif. Il s’agit d’une démarche intérieure dans laquelle nous redécouvrons l’importance pour l’âme de ce qui fut occulté ou séparé de nos consciences depuis plus d’un millénaire. Nous devons faire renaître une nouvelle conscience de la nature, une intégration de la beauté et de l’harmonie dans nos vies quotidiennes et une nouvelle perception de la dimension du sacré et de la vie profane. Il s’agit de parvenir à une véritable initiation intérieure.

 

Une nouvelle conscience de la nature

Le déroulement de la COP 21 à Paris en décembre 2015 a démontré l’immense intérêt qui est porté par un grand nombre pour la «santé» de la planète et une volonté de replacer la nature dans son contexte vital. Nous commençons à prendre conscience que la nature n’est pas qu’un objet inerte, que nous avons une certaine ingérence sur elle et qu’il faut récupérer une compréhension des lois du vivant pour développer de modèles de vie durables. Il ne s’agit pas de «profiter ou d’exploiter» la Terre, mais de mieux vivre en qualité et pas seulement en production. Si l’âme de la nature revient au centre de nos préoccupations, nous commençons à nous réenchanter nous-mêmes.

 

Le retour de la beauté

Nous pouvons voir un arbre comme un simple producteur des fruits destinés à être mangés ; un champ de blé qui va être fauché pour faire de la farine, mais si nous pouvons voir en eux un miracle de l’existence et la beauté que peuvent transmettre ces paysages et ces éléments naturels, nous ne verrons pas que du profit mais surtout un épanouissement vers le beau. Nous sommes tous sensibles à un coucher de soleil, au feu d’une cheminée, à un ciel étoilé, sans forcement savoir pourquoi et sans se poser trop de questions. Par contre, en parlant de ceci, n’importe quel être humain de la planète peut comprendre et ressentir la même chose. Nous pouvons nous émerveiller ensemble, sans en discuter pour autant. Ceci est la puissance qu’apporte la beauté. L’art, la représentation par des images ou par des sons permet l’émergence de grands sentiments qui existent en nous depuis la nuit des temps.

 

Le retour du sacré

L’art ouvre la conscience vers la dimension symbolique qui enrichit nos imaginaires, nous guidant vers des dimensions jusque là, insoupçonnées. Nous amenant vers un tout autre, il nous conduit au seuil du sacré.

Le sacré n’appartient à aucune religion ni à aucune institution. Il s’agit d’une dimension de la conscience humaine. Le sacré est la capacité dont dispose l’être humain à voir au-delà des apparences et de la réalité, c’est-à-dire, à voir la vie autrement. Le sacré est également ce qui est inviolable, ce que l’on ne transgresse pas, ce qui a une valeur intrinsèque au delà de la valeur matérielle des choses.

En janvier 2015, après les attentats de Charlie Hebdo, lorsqu’on m’a demandé comment concilier le sacré et la laïcité avec la République, j’ai signalé que la République, dans sa dimension laïque, avait un côté sacré, car elle possède des valeurs inviolables et non transgressables (6).

 

La pratique de l’imagination

La perception du sacré commence par l’exercice de l’imagination. L’imagination consiste à se représenter des choses qui sont absentes, invisibles, issues du passé, du présent et du futur, pour les rendre présentes et actuelles.

Tout chez l’homme se transforme en image mentale : les idées, les émotions, les lieux, les désirs, la morale, les souvenirs, les projets...

Comme l’exprimait Michel Serres dans Le gaucher boiteux (7), «le virtuel est la vertu de l’homme.» L’imaginaire n’est donc pas le refuge des chimères que l’on a si longtemps cru et qui tiendrait les rêveurs à l’écart des réalités. Une révolution conceptuelle est en train de balayer les anciennes dichotomies philosophiques : imagination contre raison, imaginaire contre réel, virtuel contre actuel.

Dans la nouvelle conception, l’imaginaire est perçu comme une dynamique par laquelle un sujet entre en contact avec le monde, y œuvre et s’y construit. Sans imaginaire, l’humain n’aurait simplement ni culture ni histoire. L’imagination ne sert pas tant à s’évader du réel qu’à penser et à agir sur lui.

Le dualisme de la logique formelle se complète avec le langage symbolique qui parvient à relier raison et imagination. Il permet de sortir du cloisonnement intellectuel, rationnel et binaire, et d’aller explorer de nouvelles dimensions du réel.

Le symbole aide à globaliser et à assumer les contradictions, accepter l’incertitude et aller vers l’inconnu, le mystère et l’aventure.

L’imagination fait écrire des romans, crée des œuvres d’art, construit des maisons et des milliers d’objets. Puisque l’imaginaire se répercute sur le monde réel, il est une force mobilisatrice qui pousse à voyager, s’engager, investir, dépenser, créer… Bref, à donner la vie à ses chimères, à ses rêves et à ses idéaux. L’imagination est la dimension où se trouve la matrice du réenchantement.

 

Convoquer l’enchantement

Le mot «enchanter» vient du latin incantare. «In» signifie «invitation, entrée». Cantare veut dire «chanter, produire des sons harmonieux avec sa voix». Le mot enchanter signifie «agir à travers le chant».

À l’époque de la Rome antique, quand quelqu’un avait une difficulté, il consultait certains prêtres qui chantaient une sorte de chant dans une tonalité grave et lente, le répétant trois fois, pour libérer l’être humain venu les consulter. C’étaient les enchantements ou incantamentum. Les Anciens avaient compris que les sons, émis avec une voix juste, produisaient des résonances, qui engendraient une libération de leur propre énergie et de leur psychisme. Ces chants étaient identiques aux mantras utilisés par les Orientaux. Finalement ils libéraient les gens, comme par enchantement. Cette tradition fut gardée jusqu’au Moyen-âge, et l’on a continué à parler d’enchantement ou des chants appelés Carmina.

 

Se transformer par enchantement

L’enchantement est une transgression de l’ordre rationnel établi ou attendu, une libération de l’assujettissement au monde ordinaire dans lequel on vit. Il produit un état modifié de conscience qui permet une transformation.  Quand on est enchanté, on a vu quelque chose d’autre, et l’espace et le temps sont brisés. On n’a pas senti le temps passer, on n’a pas vu même où l’on était, mais l’on a changé. L’enchantement transforme.

 

Réenchanter le monde signifie alors mettre en place une voie de transformation, pour l’homme et la société, puisque l’enchantement produit un changement de perception de la conscience. Le monde sera peut-être le même, mais il sera vu autrement.

L’enchantement touche d’abord la pratique de l’imagination, suscite un changement de perspective et de vision, et se relie ensuite à la raison pour trouver le moyen d’amener ce moment de conscience autre à la réalité quotidienne, et de continuer la transformation. Ce n’est pas une coupure. C’est une élévation et une descente de la conscience.

 

L’enchantement individuel

L’individuation est un véritable enchantement par la capacité de relier notre dimension intérieure à notre existence extérieure. Quand cela se produit, les résonances sont très fortes et l’être humain acquiert de nouvelles capacités. Cela suppose un changement de paradigme. De plus en plus de gens affirment qu’il faut commencer à penser et à vivre de l’intérieur vers l’extérieur, pour retrouver l’enchantement. Des êtres réenchantés individuellement pourront réenchanter les autres. Il n’y a pas de formule collective, massive, pour réenchanter le monde. Il y a une voie individuelle intérieure et chacun est responsable d’y parvenir. De cette mutation, dépend le changement de civilisation que tout le monde attend, d’une manière consciente ou inconsciente. Et cela ne viendra pas par un décret, une loi ou une nouvelle Constitution. Cela viendra parce que des êtres humains, petit à petit, réaliseront qu’il est beaucoup plus intéressant d’être en dialogue entre leur intériorité et le monde extérieur.

C’est le défi actuel pour réenchanter le monde.

 

Enchanter c’est oser l’individuation, à travers un chemin d’épreuves qui nous initie au pouvoir d’unir l’intérieur et l’extérieur de soi. Rentrons dans la ronde des enchanteurs !

 

Fernand SCHWARZ

Philosophe, écrivain, président-fondateur de Nouvelle Acropole en France. Il consacre sa vie à l’approche philosophique de la spiritualité, à travers la recherche et l’enseignement de l’anthropologie et des sciences de l’homme. Il a publié de nombreux ouvrages sur la philosophie, l’anthropologie et les civilisations anciennes.


 

(1) Extrait de La philosophie pour les nuls, page 132, Christian GDODIN, First éditions, 2006, 538 pages

(2) Esthétique ou philosophie de l’art (1818-1830), 8 tomes, Hegel, 1ère édition par Heinrich Gustav HOTHO

(3) Cours d’Esthétique, Tome 1, Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Traduction de Jean-Pierre LEFEBVRE, Éditions Aubier, 1995, pages 17 et 18

(4) Le vocabulaire des philosophes, vol. 3, Philosophie moderne (XIXe siècle), Collection dirigée par Jean Pierre ZARADER, Editions Ellipses, 2002, p. 672, article de Patrick Wotling

 (5) La fin de la croissance serait comme une deuxième mort de Dieu par Philippe Escande et Vincent Giret, paru dans le journal Le Monde, 25 octobre 2015, http://www.lemonde.fr/le-club-de-l-economie/article/2015/10/24/daniel-cohen-la-disparition-de-la-croissance-serait-comme-une-deuxieme-mort-de-dieu_4796263_4795074.html

 (6) Le sacré camouflé ou la crise symbolique du monde actuel, Fernand SCHWARZ, Éditions Cabédita, 2014, 120 pages

(7) Lire Les pouvoirs de l’imaginaire, revue Sciences Humaines, août-septembre 2015, n° 273 S

 

 

©FDNA

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